Préambule à la Déclaration Diverselle et Co-Vivantielle des Droits et des Devoirs du Vivant et des Humains

Préambule

Reconnaissant notre condition co-vivantielle, nous, humains, réunis non comme puissance dominante, mais comme une forme du vivant parmi d’autres, affirmons que les droits conçus par le passé ne suffisent plus à protéger les personnes, les êtres, les milieux et les conditions mêmes du vivre.

Nous ne renions pas les déclarations antérieures. Nous en prolongeons le geste d’émancipation par une transmutation de leur portée. La liberté humaine ne peut plus être pensée comme une séparation d’avec le monde vivant, ni la dignité comme un privilège isolé de ses conditions terrestres. Les droits humains demeurent essentiels, mais ils deviennent inséparables des devoirs qui naissent de nos interdépendances, de nos puissances d’agir et de nos responsabilités envers les autres vivants, les milieux et les générations à venir.

Face aux destructions écologiques, aux fractures sociales, aux puissances technologiques nouvelles et aux formes croissantes de capture du vivant, nous déclarons les droits et les devoirs fondamentaux qui permettent aux humains et aux autres formes d’existence de persister, de se transformer et de co-évoluer sans que les conditions de leur vivance soient détruites.

La Terre n’est ni un décor, ni une réserve de ressources placée à la disposition exclusive des humains. Elle est un ensemble vivant de milieux, de cycles, de relations, de vulnérabilités et de capacités de régénération. Les humains n’existent pas en dehors d’elle. Leurs corps, leurs sociétés, leurs cultures, leurs techniques et leurs institutions dépendent des sols, des eaux, de l’air, des climats, des plantes, des animaux, des micro-organismes et de la multiplicité des relations qui rendent leur existence possible.

Nos droits ne peuvent donc plus être pensés sans les autres vivants ni contre eux. Ils doivent être compris à partir des relations qui nous constituent, des conflits de vivances qui peuvent nous opposer, des limites que nous devons instituer et des arbitrages que nous devons rendre partageables. Cette Déclaration ne suppose pas une harmonie naturelle déjà donnée. Elle reconnaît les tensions, les vulnérabilités, les interdépendances et parfois le tragique des choix entre des formes de vie, des temporalités et des milieux différents.

Elle constitue un tissage juridique entre les humains et les autres vivants, entre les cultures, les savoirs, les pratiques, les cosmologies et les expériences du monde. Aucun savoir institué ne peut à lui seul épuiser la compréhension de ce qui fait vivre ou de ce qui détruit. Les savoirs scientifiques, juridiques, techniques, sensibles, territoriaux, pratiques et autodidactes doivent pouvoir entrer dans la délibération commune sans qu’une autorité préalable décide seule de leur légitimité.

La présente Déclaration se fonde sur la vivance, entendue comme la puissance d’un être, d’un milieu ou d’une relation à persister, à se transformer, à entrer en composition et à ouvrir des possibilités d’existence. Elle reconnaît la dévivance lorsque cette puissance est durablement diminuée, capturée ou détruite. Elle impose de prévenir les atteintes graves aux conditions du vivre, d’en interrompre les causes, d’en réparer les effets lorsqu’ils peuvent l’être et d’établir les responsabilités lorsqu’une destruction résulte d’actes, de décisions, d’organisations ou de systèmes identifiables.

La juridicité vivantielle ne repose donc ni sur la seule punition, ni sur une confiance abstraite dans le soin. Elle articule prévention, précaution, limitation des puissances, responsabilité, réparation, régénération et sanction. Elle cherche d’abord à empêcher l’irréversible, mais elle doit aussi pouvoir qualifier et juger les actes qui portent une atteinte grave, étendue ou durable aux conditions de la vivance.

Les technologies ne sont pas extérieures à cette condition. Elles prolongent les capacités humaines, transforment les milieux, distribuent les pouvoirs et peuvent affecter directement les choix, les corps, les relations et les conditions matérielles de l’existence. Elles doivent donc être accordées au vivant. Leur développement, leur déploiement et leur usage doivent demeurer situés, limités, traçables, contestables et susceptibles de reprise. Aucune puissance technique ne peut s’exonérer de ses effets au motif qu’elle serait autonome, complexe ou indispensable au progrès.

Cette Déclaration affirme ainsi qu’aucun droit, aucun pouvoir, aucune souveraineté, aucune technique et aucune nécessité économique ne peuvent être légitimes lorsqu’ils détruisent les conditions du vivre dont ils dépendent. La liberté ne consiste pas à se soustraire au monde, mais à agir en son sein sans abolir la possibilité des autres existences.

C’est dans cette responsabilité co-vivantielle que se construisent la dignité, la justice et la paix. Sans milieux habitables, sans relations soutenables entre les vivants, sans pouvoir de vivre et sans institutions capables de contenir les puissances destructrices, aucun avenir commun ne demeure possible.

Principes transversaux d’interprétation

Les droits et devoirs énoncés dans la présente Déclaration ne peuvent être compris ni appliqués comme des règles isolées, figées ou abstraites. Ils procèdent de la condition co-vivantielle exposée dans le Préambule : une existence fondée sur la relation, l’interdépendance, le devenir et la co-évolution.

La présente Déclaration n’énonce pas seulement des normes. Elle formalise juridiquement les conditions permettant aux singularités humaines et non humaines, aux milieux et aux relations dont elles dépendent de persister, de se transformer et de co-évoluer sans être soumises à des processus de destruction, de capture ou de dévivance.

Les droits et devoirs qu’elle reconnaît sont guidés par des principes transversaux qui en orientent l’interprétation, l’application, l’évaluation et l’évolution. Aucun article ne peut être interprété d’une manière qui contredirait la finalité générale de la Déclaration : préserver et développer les conditions de la vivance dans la reconnaissance des conflits, des vulnérabilités, des responsabilités et des limites.

Principe d’accord vital et de co-évolution

Toute disposition de la présente Déclaration doit être interprétée à l’aune des relations entre les êtres humains, les autres vivants, les milieux, les institutions et les technologies.

L’accord vital ne désigne ni une harmonie imposée, ni l’effacement des conflits. Il désigne la recherche de conditions dans lesquelles les puissances d’agir peuvent coexister, se limiter réciproquement, se transformer et évoluer sans entraîner la destruction durable des êtres et des milieux dont elles dépendent.

Nul droit ne peut être exercé de manière prédatrice, extractive ou dissociée de ses effets sur les conditions du vivant. Nul intérêt particulier, aucune souveraineté et aucune innovation ne peuvent justifier par principe l’épuisement irréversible d’un milieu ou la destruction des possibilités d’existence d’autrui.

Ce qui détruit durablement le milieu dont il dépend détruit les conditions de sa propre continuité.

Le progrès n’est reconnu comme tel que lorsqu’il accroît le pouvoir de vivre, réduit les formes de dévivance, respecte les vulnérabilités, maintient les possibilités de reprise et participe à une co-évolution partageable entre les humains, les autres vivants, les milieux et les systèmes techniques.

Yann Vibert

Version modifiée le 14/07/2026

Leave a Reply

Your email address will not be published. Required fields are marked *