World models : le vivant vous attend

Pour une ontologie du réel dans l’intelligence artificielle — Tentative pour relier ce qui ne l’est pas et qui manque aujourd’hui : world models, anthropologie, politique, économie et éducation

Par Yann Vibert Philosophe, pédagogue, entrepreneur, fondateur de la cybernité accordée et de l’école éconeurocorporelle .

Volet 1 : Le constat

Vous construisez des modèles du monde. Des architectures capables de simuler des situations, d’anticiper des dynamiques, d’agir dans des environnements ouverts. Vous appelez cela des world models. C’est un tournant majeur. L’intelligence artificielle ne se contente plus de reconnaître des formes ou de produire du langage. Elle cherche désormais à comprendre le réel.

Mais quel réel ?

Vos modèles portent une ontologie. Ils ne le disent pas, mais ils le font. Chaque fonction de récompense définit ce qui compte. Chaque espace latent découpe le monde d’une certaine manière. Chaque boucle d’apprentissage suppose une conception de l’action, de l’agent, de l’environnement. Ces choix ne sont pas neutres. Ils dessinent un monde.

Le plus souvent, le monde qu’ils dessinent est celui de la modernité mécaniste. Des objets séparés. Des agents autonomes. Des interactions calculables. Une réalité stable qu’on peut optimiser. Cela fonctionne dans un laboratoire. Cela échoue dans le vivant.

Car le monde réel n’est pas cela. Il est fait de flux, d’interactions, d’équilibres instables, de milieux traversés. L’océan où navigue le surfeur n’est pas un ensemble de variables à optimiser. C’est un milieu vivant où l’intelligence consiste à s’accorder, pas à dominer, ni à forcer. Une forêt tropicale n’est pas une base de données d’arbres. C’est un réseau de relations dont aucun modèle fondé sur des entités séparées ne peut rendre compte.

Et ce que pose ma philosophie du vivant, à travers le concept de corpensance, c’est précisément ce que vos world models ne savent pas encore modéliser : l’accordage. Cette capacité d’un corpensant à se situer dans un milieu mouvant, à percevoir des dynamiques avant de les calculer, à répondre par ajustement plutôt que par optimisation.

Regardez vos architectures. Quand un agent RL apprend dans un environnement, sa reward function définit un monde où l’objectif est unique et le succès mesurable. Mais dans un milieu vivant, les objectifs sont multiples, contradictoires, évolutifs. La bonne action n’est pas celle qui maximise une variable. C’est celle qui maintient un équilibre entre des tensions. Ce que j’appelle la co-vivance.

Quand vos world models construisent des représentations latentes, ils découpent le réel en dimensions indépendantes. Mais le réel ne se découpe pas ainsi. Tout y est lié. Le surfeur ne sépare pas la vague, le vent, son équilibre et son intention. Il les perçoit comme un tout dynamique. L’enjeu pour vos architectures n’est pas seulement d’augmenter la dimensionnalité des espaces latents. Il est de penser la relation entre les dimensions.

Quand vos systèmes apprennent par prédiction du futur, ils supposent que le monde est prédictible. Mais le vivant n’est pas prédictible. Il est émergent. La mangrove ne prédit pas la tempête cyclonique, ni son degré de puissance. Elle absorbe, s’adapte, se reconfigure. Vos modèles ont besoin d’une intelligence de l’adaptation, pas seulement de la prédiction.

Ce dont vos world models ont le plus besoin, c’est d’une ontologie du vivant. Pas d’une philosophie abstraite. D’une manière différente de concevoir ce qu’est un monde, un agent, une action, un apprentissage.

Vous êtes déjà en train d’y aller, mais sans ontologie explicite

Dans cette ontologie, qui marque un changement de rapport au monde, un agent n’est pas une entité isolée qui agit sur un environnement. C’est un être-milieu, un nœud de relations, traversé par des flux, dépendant de son contexte. L’humain lui-même n’est plus un individu autonome. Il est un plurividu, un être composé, évolutif, situé dans des réseaux biologiques, technologiques, culturels.

Aussi, l’action n’est pas l’application d’un calcul à un monde extérieur. Elle est un ajustement, ce que j’appelle la corpensance : une pensée qui ne se sépare pas du corps, du milieu, de la perception. Celui qui agit ainsi est toujours un corpensant. L’intelligence ne vient pas après la perception. Elle est la perception elle-même en train de s’accorder.

L’apprentissage n’est pas,£ non plus, l’accumulation de données. Il est une co-évolution. L’apprenant se transforme avec son milieu. Le milieu se transforme avec l’apprenant. C’est ce que les créateurs d’embodied AI cherchent sans le nommer : une intelligence incarnée, située, relationnelle.

Deux trajectoires s’ouvrent devant vous. La première réduit le monde à une simulation optimisable. Le réel devient un espace de calcul. L’humain s’y adapte comme opérateur ou utilisateur. C’est la voie de l’extraction : le monde transformé en données, le vivant réduit à des variables, l’intelligence confisquée par ceux qui possèdent les modèles.

La seconde trajectoire conçoit les world models comme des partenaires d’une intelligence distribuée. Les systèmes artificiels élargissent la perception. Les humains y entrent avec leur expérience vécue, leur sens du milieu. Le monde reste ouvert, vivant, relationnel. C’est la voie de la co-vivance.

La différence ne tient pas seulement à l’architecture technique. Elle tient à l’ontologie qui la guide. Une ontologie de contrôle produit des systèmes dominants. Une ontologie relationnelle produit des systèmes coopératifs. Le choix est civilisationnel.

Les Lumières ont pensé séparément l’éducation, l’économie, la liberté, le politique. L’époque cyberne ne peut plus se permettre cette fragmentation. Tout est lié : la manière de modéliser le monde détermine la manière de l’habiter. Vos choix techniques sont des choix ontologiques. Vos architectures sont des propositions de monde.

Les world models marquent le moment où l’IA cesse d’être un outil pour devenir une composante du milieu humain. À partir de là, l’enjeu n’est plus la performance. Il est l’accord. Non plus la domination, mais la co-évolution. Non plus l’optimisation isolée, mais une intelligence vivantielle partagée.

Le problème des world models n’est donc pas technique, il est ontologique.

Le vivant vous attend. Il ne vous demande pas de le modéliser. Il vous demande de vous y accorder

Ce texte a été adressé sous forme de lettre ouverte aux concepteurs de world models en intelligence artificielle : Yann LeCun, Demis Hassabis, Sergey Levine, Chelsea Finn, Yoshua Bengio. Il ouvre un dialogue sur l’impensé ontologique de ces architectures. Les échanges et partages sont en cours.

Qu’est-ce que la Cybernité ? Entrer dans l’époque qui vient

Un monde sans nom

Nous sentons tous que quelque chose a basculé. Les catégories héritées  —modernité, postmodernité, ère numérique — ne suffisent plus à décrire ce que nous vivons. Elles nomment des fragments, des symptômes, mais pas la mutation d’ensemble. Nous ne sommes plus modernes. Mais nous ne savons pas encore dire ce que nous sommes en train de devenir. Ce flottement n’est pas anodin. Une époque qui ne sait pas se nommer ne peut pas se penser. Elle subit ses transformations au lieu de les habiter. Elle oscille entre euphorie technologique et nostalgie paralysante, entre accélération aveugle et repli défensif.

Je propose un mot pour nommer cette époque : “Cybernité”

Pourquoi ce mot ?

Cybernité vient de ”kubernetes”, le pilote, le gouvernail : la même racine que cybernétique. Mais là où la cybernétique désigne une science du contrôle et de la communication, la Cybernité désigne une condition existentielle : celle d’êtres vivants immergés dans des flux qu’ils ne surplombent plus.
La modernité se caractérisait par une posture de maîtrise. L’humain moderne se tenait face au monde, en position de sujet connaissant et transformant. Il surplombait la nature, l’histoire, les techniques. Il projetait, planifiait, contrôlait. Cette posture s’effondre.

Non pas que nous ayons perdu toute capacité d’action, mais nous découvrons que nous n’avons jamais été ce sujet souverain que nous croyions être. 
Nous sommes traversés par des flux informationnels, biologiques, écologiques, techniques, affectifs, économiques, qui nous constituent autant que nous les constituons.
La Cybernité, c’est l’époque où cette vérité devient incontournable.

Ce qui distingue la Cybernité de la modernité. Plusieurs bascules majeures caractérisent ce passage.

Du surplomb à l’immersion. 

La modernité a pensé le monde depuis un point fixe, extérieur, séparé, supposé neutre et dominant. Elle a fait du regard une position de maîtrise et du sujet un observateur désincarné. L’époque cyberne rompt avec cette architecture. L’être cyberne ne surplombe plus le monde, il y est immergé. Il nage dans des flux vivants, techniques, symboliques et relationnels. Il n’a plus accès à un point de vue absolu, mais à des perspectives situées, provisoires, sensibles au milieu. Penser devient une manière de se tenir dans le mouvement, d’épouser des rythmes, de maintenir des prises sans les figer. Ce ne sont plus des individus clos qui habitent le monde, mais des vivres plurivivants, composés, relationnels, engagés dans une écologie continue du lien.

Du sujet au plurividu. 

L’individu moderne se pensait autonome, indivisible, maître de lui-même, dominant du monde. Le plurividu cyberne se découvre relationnel, traversé, composé. Il n’est pas moins libre pour autant, mais sa liberté ne réside plus dans l’isolement, elle se joue dans la qualité des liens qu’il tisse.

De la maîtrise à l’accord. 

Le moderne voulait contrôler. L’être cyberne cherche à s’accorder : aux rythmes, aux milieux, aux autres vivants, aux machines pensantes qui émergent. Non pas se soumettre, mais trouver des harmonies possibles dans la complexité.

De l’universel au diversel. La modernité projetait des normes universelles supposées valoir partout et pour tous. La Cybernité reconnaît que les normes doivent être situées, négociées, attentives aux singularités. Le divers n’est plus un obstacle à l’universel, il devient le principe même du commun.

La Cybernité n’est pas le numérique

Il serait réducteur de confondre Cybernité et révolution numérique. Le numérique est un des vecteurs de cette mutation, mais il n’en est pas la cause unique ni l’essence.

La Cybernité émerge de la convergence de plusieurs transformations : écologique (effondrement des équilibres, interdépendances rendues visibles), technologique (IA, biotechnologies, réseaux), cognitive (saturation attentionnelle, mutation des rythmes), anthropologique (hybridation des corps et des identités).

Le numérique accélère et amplifie ces processus, mais la Cybernité les dépasse. Elle désigne un nouveau régime d’existence où les frontières entre nature et technique, entre individu et collectif, entre humain et non-humain, entre vivant et artificiel, deviennent poreuses.

Ni technophilie ni technophobie

Nommer cette époque Cybernité, ce n’est ni la célébrer ni la condamner. C’est refuser deux postures également stériles.

La technophilie béate croit que les nouvelles technologies résoudront tous nos problèmes. Elle prolonge le rêve moderne de maîtrise par d’autres moyens. Elle ne voit pas que les outils que nous créons nous transforment en retour, souvent de manières que nous n’avions pas anticipées, et qu’ils peuvent devenir les vecteurs d’un technofascisme. Non pas un fascisme archaïque, brutal et revendiqué, mais une forme nouvelle de pouvoir autoritaire, algorithmique et gestionnaire, qui s’exerce par l’optimisation, la surveillance douce, la modulation des comportements et la normalisation automatisée. 

Mais l’époque cyberne ne réclame pas cette fuite en avant. Elle appelle autre chose qu’une société de contrôle high-tech ou qu’un horizon cyberpunk où la technologie amplifie les fractures, l’aliénation et la dépossession du vivant. Elle exige un déplacement plus profond : une transformation de notre rapport au pouvoir, au corps, au lien, au rythme et au monde, que la technophilie béate est précisément incapable de penser.

La technophobie nostalgique rêve d’un retour à un monde d’avant, supposé plus pur, plus humain, plus naturel. Elle ne voit pas que ce monde d’avant n’a jamais existé tel qu’elle l’imagine, et que le refus de la technique est lui-même une posture moderne : celle d’un sujet qui croit pouvoir choisir son rapport au monde depuis l’extérieur.

La cybernité ne propose ni refuge, ni échappatoire, ni solution clé en main. Elle nomme une condition. Celle d’un monde déjà là, tissé de flux entremêlés, où il n’est plus possible de se tenir à distance. Habiter la cybernité, c’est apprendre à demeurer lucide dans ce qui advient, à reconnaître les dangers sans céder à la panique, à discerner des puissances de vie sans les idéaliser, et à chercher, au cœur même de l’enchevêtrement, des formes de vivre justes, soutenables et réellement habitables.

Le nageur des flux : une figure pour la Cybernité

Comment vivre dans la Cybernité ?
Je propose une figure : le syntronageur. Le mot vient de syn (avec, ensemble), tropos (direction, manière), et nageur. Le syntronageur est celui qui nage dans les flux plutôt que de prétendre les survoler ou s’y noyer.
Il se distingue de trois autres figures.

Le naufragé est emporté par les flux sans prise ni direction. Il subit la saturation cognitive, l’accélération, la dislocation des repères. Il se noie.

Le surfeur glisse sur les flux sans s’y engager vraiment. Il reste en surface, consomme les nouveautés, passe d’une vague à l’autre sans jamais plonger. Il évite la noyade mais aussi la profondeur. Le moderne nostalgique refuse d’entrer dans l’eau. Il reste sur la rive, regrettant un monde disparu, impuissant face à ce qui monte. 

Le syntronageur, lui, accepte l’immersion. Il apprend à trouver des courants porteurs, à sentir les houles, à s’accorder aux rythmes. Il ne maîtrise pas les flux, mais il y trouve des orientations, des alliances, des moments de grâce.

La Cybernité a besoin de ces nageurs des flux.

Pourquoi ce diagnostic importe

Nommer notre époque n’est pas un exercice académique. C’est une condition pour agir. Tant que nous pensons avec les catégories de la modernité, nous restons aveugles à ce qui nous arrive. Nous cherchons des solutions modernes à des problèmes qui ne le sont plus. Nous voulons contrôler ce qui demande à être accordé. Nous défendons des frontières qui ont déjà cédé.

La Cybernité exige de nouveaux outils conceptuels : une ontologie du lien plutôt que de la substance, une éthique du soin plutôt que de la maîtrise, un droit des conditions de vivabilité plutôt que des sujets isolés, une pédagogie des corps en mouvement et de l’accord plutôt que l’esprit désincarné, désaccordé, coupé du monde et du vivant, hérité de la modernité. 

Ce blog est une trace pour randonner vers l’ailleurs de nos vies, une trace qui montre le chemin parcouru pour forger les outils mais aussi les routes et les gestes à venir.

Ce qui vient :

Dans les articles à venir, j’explorerai les différentes dimensions de la Cybernité :

∙ Le plurividu : repenser l’être humain comme être-lien

∙ La syntropie : penser la régénération contre l’entropie

∙ Les droits diversels : refonder le droit à partir du vivant

∙ La pédagogie éconeurocorporelle : éduquer pour l’époque cyberne

∙ Le rapport aux intelligences artificielles : ni outils ni sujets, mais régimes de lien

. L’économie vivantielle : refonder l’économie à partir du vivant

La Cybernité n’est pas une fatalité à subir. Elle est une épreuve de maturité pour nos sociétés et pour nos vies. Elle nous oblige à quitter les illusions de la maîtrise sans renoncer à la responsabilité. À inventer des formes d’accord là où l’on cherchait le contrôle. À apprendre non pas à régner sur les flux, mais à y tracer des chemins habitables.