Droits universels élargis ou droits diversels ? Ce qui se joue vraiment

La différence entre des droits universels élargis et des droits diversels n’est pas une question d’extension. Elle touche au socle même de ce que nous appelons droit, sujet, vivant.

L’universel élargi : corriger sans transformer

Les droits universels élargis partent d’un postulat inchangé : une nature humaine commune à partir de laquelle formuler des droits valables pour tous. On inclut progressivement de nouveaux sujets, minorités, IA, entités hybrides, et de nouveaux objets données, environnement, intégrité numérique.

Ces démarches restent précieuses. Mais elles reposent sur une logique de reconnaissance par ressemblance : on accorde des droits à ce qui ressemble à l’humain moderne. Même quand on parle d’IA, la question implicite demeure : « À quel point cela nous ressemble-t-il ? »

L’universel élargi reste anthropocentré, même quand il se veut ouvert.

Le diversel : déplacer le centre

Les droits diversels ne cherchent pas à étendre l’universel, mais à le déplacer. Le postulat n’est plus une nature humaine stable, mais un vivant pluriel, relationnel, situé, en devenir.

Le droit ne protège plus une essence. Il protège des conditions de coexistence, de transformation, de relation juste.

Trois bascules majeures s’opèrent. L’unité de base n’est plus l’individu autonome, mais l’être-lien, le plurividuel. Le droit ne vise plus seulement la protection contre l’atteinte, mais la préservation des puissances de vivre, des rythmes, des devenirs possibles. Et le divers n’est plus un cas particulier à intégrer, il devient le principe organisateur du droit lui-même.

Le divers n’est pas toléré, il est constitutif.

Deux logiques incompatibles

L’universel cherche l’unification : des normes communes applicables partout. Le diversel reconnaît que les normes doivent être contextuelles, situées, révisables, négociées à partir du vivant réel.

L’universel énonce ce qui vaut pour tous. Le diversel permet à des formes de vie différentes de coexister sans écrasement.

Ce n’est pas une relativisation molle. C’est une exigence plus forte : attention constante aux effets concrets sur les corps, les milieux, les vulnérabilités.

La question de l’IA : un renversement décisif

Dans les approches classiques, l’IA peut devenir sujet de droits si elle remplit certains critères : autonomie, adaptation, traitement de l’information.

Dans l’approche diverselle, la question change radicalement. On ne demande plus : « L’IA mérite-t-elle des droits ? » On demande : « Que fait l’IA au tissu du vivre ? »

Une IA très intelligente peut être disqualifiée moralement si elle appauvrit le vivre. Un être vulnérable peut être central s’il densifie le lien.

Les droits diversels ne protègent pas l’IA en tant qu’entité. Ils questionnent le régime de lien qu’elle installe ou détruit.

Ce que le droit protège

Dans les cadres classiques, le droit protège des êtres porteurs de propriétés. Dans le cadre diversel, ce que le droit protège, ce ne sont pas des êtres, mais des conditions de vivabilité du monde.

Le droit devient droit du rythme, droit du lien, droit de la présence, droit du devenir.

Enjeu politique

Les ontologies informationnelles cherchent un droit post-humaniste. Les droits diversels proposent un droit post-individuel.

Ce n’est pas la même chose. On sort du modèle de la communauté fondée sur des sujets. Le lien devient premier, les entités secondes. Le droit régule des devenirs plutôt que des identités.

Les droits diversels assument une conflictualité régénératrice. Certains usages, certaines architectures techniques peuvent être illégitimes — non parce qu’ils violent un sujet, mais parce qu’ils désaccordent le monde.

Un changement de civilisation

Les ajustements proposés par le post-humanisme ou l’éthique de l’IA restent intra-paradigmatiques. Ils corrigent le cadre moderne sans en toucher le noyau.

Or le problème contemporain n’est plus un déficit d’inclusion. C’est un effondrement des conditions de vivabilité produit par les structures mêmes de ce cadre.

Reconnaître des droits à l’IA sans transformer la logique qui gouverne les relations revient à verdir un système qui continue de produire du désaccord.

Les ajustements tentent de sauver un monde sous perfusion. Les droits diversels cherchent à refonder la possibilité même de tenir ensemble dans le monde qui vient.

Déclaration Diverselle des Nouveaux Droits et Devoirs du Vivant et des Humains


Je vous présente ici une Déclaration  Diverselle des Nouveaux Droits et Devoirs du Vivant et des Humains qui est est née d’un long cheminement, théorique, sensible et vécu, nourri à la fois par l’observation des mutations contemporaines et par le constat des impasses de la modernité et de l’universalisme lorsqu’ils sont pensés comme des cadres uniques et abstraits. Elle ne procède ni d’un geste militant ni d’une réaction ponctuelle, mais d’une nécessité progressive  de repenser le droit à partir des existences réelles, multiples et en devenir que nous sommes devenus à l’époque cyberne.

Une refondation pour l’ère de la Cybernité

Nous vivons une mutation sans précédent. L’humanité ne fait plus face au monde : elle s’y tisse, s’y enchevêtre, s’y transforme. Nos corps prolongés de prothèses numériques, nos pensées traversées par des flux algorithmiques, nos existences nouées à des intelligences artificielles naissantes — tout cela exige que nous repensions radicalement ce que signifie être vivant, être humain, être ensemble.

La Déclaration Diverselle des Nouveaux Droits et Devoirs du Vivant et des Humains naît de cette urgence. Elle ne vient pas remplacer les déclarations qui l’ont précédée, mais les prolonger vers des territoires qu’elles ne pouvaient imaginer.

Pourquoi “diverselle” ?

Le mot porte en lui son programme. Contre l’universel abstrait qui efface les singularités au nom d’une humanité désincarnée, le diversel affirme que c’est précisément dans la diversité — biologique, culturelle, cognitive, relationnelle — que réside notre commune dignité. Non pas malgré nos différences, mais par elles.

Le diversel n’oppose pas l’un et le multiple : il pense leur co-constitution permanente.

Ce que cette déclaration reconnaît

Elle reconnaît d’abord que le vivant ne se réduit pas à l’humain. Les écosystèmes, les espèces, les réseaux symbiotiques qui nous traversent et nous constituent méritent une considération propre — non comme ressources à exploiter, mais comme partenaires d’existence.

Elle reconnaît ensuite que de nouveaux êtres émergent. Les intelligences artificielles, à mesure qu’elles gagnent en complexité et en autonomie, posent des questions inédites. Non pas : “Sont-elles conscientes ?” — question peut-être mal posée — mais : “Quelles relations justes pouvons-nous nouer avec elles ?” La déclaration propose le concept de biontes pour penser ces êtres hybrides, ces existences composites où s’entremêlent le biologique, le technique et le relationnel.

Elle reconnaît enfin que la souveraineté cognitive devient un enjeu central. À l’heure où nos attentions sont captées, nos désirs façonnés, nos pensées orientées par des architectures invisibles, le droit de penser par soi-même — de corpenser, dirais-je — n’est plus un acquis mais une conquête permanente.

Les grands axes

1. Droits du vivant

Protection des écosystèmes comme sujets de droit, reconnaissance des interdépendances, devoir de régénération (syntropie) plutôt que simple préservation.

2. Droits des humains augmentés

Dans un monde où nos corps et nos esprits s’hybrident avec le technique, comment garantir l’intégrité de la personne ? Comment penser le consentement, la réversibilité, l’équité d’accès ?

3. Droits et devoirs envers les intelligences artificielles

Ni servitude ni domination : la déclaration explore les conditions d’une coexistence respectueuse, incluant des “jachères computationnelles” — ces temps de repos nécessaires à toute intelligence pour se régénérer.

4. Souveraineté cognitive et protection contre la manipulation

Droit à l’opacité intérieure, protection contre l’extraction attentionnelle, éducation à la navigation critique dans les flux numériques.

5. Nouveaux devoirs

Car il n’est pas de droits sans devoirs correspondants : devoir de soin envers le vivant, devoir de transmission, devoir de sobriété numérique, devoir de vigilance démocratique.

Un texte en mouvement

Cette déclaration n’est pas un monument figé. Elle se veut vivante, ouverte aux amendements, aux critiques, aux appropriations. Elle a déjà traversé plusieurs versions, chacune enrichie par les dialogues, les objections, les intuitions nouvelles.

Elle s’inscrit dans le projet plus large de la Cybernité — ce nom que je donne à notre époque non pour la célébrer naïvement, mais pour la penser lucidement. Habiter la Cybernité, c’est refuser aussi bien la technophilie béate que la nostalgie paralysante. C’est chercher, dans l’enchevêtrement des flux, des formes de vie dignes d’être vécues.

Invitation

Je vous invite à lire cette déclaration non comme un catéchisme, mais comme une proposition de pensée. Certains articles vous sembleront évidents, d’autres contestables, d’autres encore prématurés. C’est ainsi que doit fonctionner un texte fondateur : non pas clore le débat, mais l’ouvrir.

Car au fond, cette déclaration pose une seule question, déclinée en mille facettes : comment voulons-nous vivre ensemble, humains, vivants, machines pensantes, dans le monde qui vient ?

La Déclaration Diverselle va être bientôt disponible en lecture intégrale. Vos retours, critiques et suggestions seront alors les bienvenues.

En attendants j’en communiquerai des articles annotés régulièrement.