Dévaster ou s’accorder il va falloir choisir

Du monde-stock au monde-lien : choisir l’accord vivant plutôt que l’extraction

Notre civilisation s’est bâtie sur un malentendu métaphysique : la pensée comme séparation, la liberté comme volonté de maîtrise, de possession de la nature ainsi que de domination sur autrui et sur le monde. Aujourd’hui, cette logique séparatrice et extractive ne dévaste plus seulement nos sols, elle épuise nos corps et sature nos esprits.

Aussi face à l’effondrement du monde moderne et de sa logique mortifère, une alternative radicale émerge : l’accord vivant. Non plus vivre comme prédation, mais vivre comme reliance. Ce n’est plus une option dxxmorale, c’est une condition de continuité.

Il y a ainsi une « question qui, sous des airs simples, contient le destin d’une civilisation : faut-il extraire et dévaster le vivant, ou relier et s’accorder ?

À première vue, on pourrait croire à une alternative morale, presque pédagogique : d’un côté le “mal” de la destruction, de l’autre le “bien” de l’harmonie. Mais ce serait encore penser avec les catégories trop faciles de la modernité, ses oppositions trop nettes, ses jugements trop rapides, son besoin de faire d’un problème une leçon.

En réalité, cette question engage une ontologie, c’est-à-dire une manière de définir ce que nous sommes, ce qu’est le monde, et ce que signifie agir. Elle engage aussi une politique au sens le plus profond : comment une société s’organise, ce qu’elle valorise, et ce qu’elle sacrifie pour se maintenir.

Car “extraire” n’est pas seulement un geste technique. C’est un geste métaphysique. Extraire, c’est décider que le monde est dehors. Extraire, c’est supposer que le vivant est un réservoir. Extraire, c’est rendre le réel muet pour ne plus entendre en lui qu’un stock de matière. On parle d’exploitation, de ressources, de filières, de gisements, d’optimisation, de rendement. On dit qu’on valorise alors qu’on ne fait que capturer. On parle de “développement” là où il s’agit souvent de conversion forcée : convertir un milieu en marchandise, convertir une forêt en volume commercialisable, une rivière en débit irrigable ou en Kilowatt, une montagne en minerai, un animal en unité de production, un humain en temps de travail et en rendement, un geste, une attention en donnée. Extraire est le nom d’une transformation du monde en inventaire.

Mais pourquoi cette transformation a-t-elle été possible ? Parce qu’une certaine idée de l’humain s’est imposée, et avec elle une certaine idée de la pensée. L’humain moderne s’est cru séparé. Il s’est imaginé comme une forteresse, un centre, une conscience surplombante, un sujet qui regarde le monde comme on regarde un objet. Il a cru que penser était se retirer, se couper, se placer au-dessus. C’est là que commence le malentendu originel : croire que la pensée est d’abord une distance. Croire que la liberté se prouve par la séparation. Croire que la vérité exige le surplomb. À partir de là, le monde est devenu un dehors. Et dès qu’il y a un dehors, il y a une tentation de capture : saisir, posséder, maîtriser, prévoir, diri, contrôler.

Extraire, c’est donc une manière de vivre la relation au monde : comme domination. Même quand elle se déguise en rationalité, en progrès, en science, en confort, en modernisation, la logique est la même : rendre disponible ce qui ne l’était pas, forcer l’accès, transformer l’altérité en utilité.
On comprend alors pourquoi l’extraction n’est pas un secteur de l’économie, mais un régime général.
Elle ne concerne pas seulement le pétrole, les métaux, les sols, les forêts. Elle concerne quelque chose qui ne nous saute pas aux yeux immédiatement mais qui pourtant est bien réel et actif dans nos quotidiens. Elle concerne la parole, l’image, l’attention, le désir, le temps. Elle concerne les corps, pris dans des cadences qui les épuisent. Elle concerne les esprits, pris dans des flux qui les saturent. Elle concerne même les affects, transformés en marché. Ce n’est pas seulement la nature qui est extraite : c’est le vivre.

Or toute extraction comporte une violence, mais elle aime se faire passer pour une évidence. Le monde moderne a naturalisé la capture. Il a rendu normal l’acte de prélever sans rendre. Il a rendu normal d’épuiser un milieu pour augmenter une courbe. Il a rendu normal d’appeler “croissance” ce qui est souvent une décomposition. Il a rendu normal d’appeler “réussite” ce qui est parfois une accumulation de dommages. Il a rendu normal d’appeler “rationalité” une organisation qui détruit les conditions mêmes de sa propre continuité.

Dès lors une seule question se pose : s’agit-il d’un simple abus, corrigible par quelques mesures, ou d’une orientation fondamentale ?

S’il ne s’agissait que d’excès, on pourrait moraliser l’économie, verdir la croissance, optimiser les procédés, compenser ici, replanter là, “réconcilier” l’industrie et la nature. Mais la crise actuelle montre autre chose : la logique extractive n’est pas un accident du système, elle est le système. Elle n’est pas un écart, elle est la structure. Et surtout, elle n’est pas seulement matérielle : elle est cognitive, affective, politique.  Elle est une manière de penser, de désirer, d’organiser, de produire du sens.

Dès lors, “relier et s’accorder” n’est pas une option secondaire, un supplément d’âme. C’est un changement de paradigme. Relier, ce n’est pas ajouter du lien sur un monde déjà détruit. Relier, ce n’est pas “communiquer davantage”. Relier, ce n’est pas une opération de réseau au sens numérique. Relier, c’est reconnaître que nous ne sommes pas d’abord des individus, mais des compositions. Que nous ne vivons pas dans un monde d’objets, mais dans un tissu de relations. Que nous ne sommes pas face au vivant, mais plutôt que nous sommes du vivant, dans le vivant, avec le vivant. Relier, c’est accepter que l’existence n’est pas une propriété privée, mais une co-appartenance, une co-vivance.

S’accorder, alors, signifie autre chose que “se mettre d’accord” au sens social. S’accorder, c’est ajuster nos manières d’agir aux rythmes du réel. C’est écouter avant de produire. C’est s’informer des cycles avant d’imposer une cadence. C’est reconnaître des limites non comme des humiliations, mais comme des formes de sagesse. C’est comprendre que la puissance n’est pas de tout faire, mais de faire juste. Faire juste, c’est-à-dire faire de manière à ne pas casser les conditions du faire. Faire de manière à ce que la vie puisse continuer, se renouveler, se recomposer. L’accord n’est pas l’arrêt : c’est une autre vitesse, une autre intelligence de l’action.

À ce point, la philosophie doit dire clairement ce que beaucoup sentent confusément : l’extraction est une ontologie de la séparation, l’accord est une ontologie de la relation. L’extraction suppose un monde découpable, isolable, maîtrisable. L’accord suppose un monde intriqué, complexe, vivant, où chaque geste résonne. L’extraction cherche des causes simples et des effets localisés ; l’accord reconnaît les chaînes longues, les effets différés, les boucles de rétroaction, les conséquences invisibles. L’extraction veut un bénéfice immédiat ; l’accord veut une habitabilité durable. L’extraction fait du temps une contrainte ; l’accord fait du temps une matière. L’extraction réduit le vivant à un “capital naturel”, l’accord reconnaît le vivant comme une communauté de conditions, une pluralité de présences, un ensemble de co-dépendances.

Mais il faut aller plus loin : pourquoi l’accord apparaît-il si difficile à instituer ? Parce que la modernité a fabriqué des subjectivités désaccordées. Elle a formé des êtres qui vivent hors sol, non pas parce qu’ils le voudraient, mais parce qu’ils ont été entraînés à se penser hors sol. L’école, les institutions, les imaginaires de réussite, la publicité, la technique de masse, tout cela a souvent appris à extraire : extraire de l’attention, extraire de la performance, extraire de la compétition, extraire du résultat. Même la connaissance, parfois, a été vécue comme extraction : prendre un savoir, le stocker, l’utiliser, obtenir une note, obtenir une place. L’apprentissage est devenu un assujettissement et une emprise plutôt qu’une transformation. On “acquiert” des compétences comme on acquiert des biens. On “capitalise” des expériences. On “optimise” son parcours. C’est une économie intérieure de l’extraction.

Et pourtant, quelque chose résiste. Dans le corps, dans le sensible, dans l’amour, dans la fatigue même, quelque chose dit : ce régime est trop coûteux.

Le vivant en nous proteste.

Il proteste par l’épuisement, par le stress, par le sentiment de vide, par la saturation, par la perte de sens. Il proteste aussi par le besoin de lenteur, de présence, de nature, de respiration, de silence. Il y a là un signe : l’accord n’est pas une invention idéale ; c’est une nécessité qui remonte du réel. Le vivant appelle une autre politique. Il appelle une autre technique. Il appelle une autre manière d’être ensemble.

Car “relier” engage l’institutionnel. Il ne suffit pas de dire “soyons reliés”. Il faut fabriquer des conditions de reliance. Il faut protéger des milieux, pas seulement par des réserves symboliques, mais par des régimes de droit, des limites effectives, des arbitrages contraignants. Il faut reconnaître des droits du vivant, non pas comme un discours décoratif, mais comme une architecture juridique capable de stopper la prédation. Il faut aussi reconnaître des droits humains nouveaux : droit au rythme, droit à la présence, droit à la désaturation, droit à l’espace respirable. Car une société qui dévaste le vivant dévaste aussi l’attention. Une société qui détruit les cycles détruit aussi les rythmes intérieurs. Une société qui prend sans rendre finit par produire des êtres qui ne savent plus rendre, parce qu’ils ne savent plus recevoir.

L’accord est donc une révolution anthropologique. Il suppose une conversion de la valeur. Tant que la valeur est mesurée par l’accumulation, l’accord est impossible. Tant que la puissance est mesurée par la capacité de prendre, l’accord est un handicap. Tant que le succès est défini comme une croissance l’accord est un ralentissement. Il faut donc réapprendre à compter autrement. Compter la réparation. Compter la santé des milieux. Compter la capacité d’un territoire à nourrir sans s’épuiser.  la qualité relationnelle d’une institution. Compter la réduction de la violence, pas seulement l’augmentation du PIB. Compter l’attention disponible, la respiration collective, la possibilité d’habiter le monde sans le détruire. Cela exige des indicateurs, oui, mais surtout un renversement du désir collectif : désirer la durabilité plutôt que la conquête.

On pointe ici une dimension souvent ignorée : l’extraction est soutenue par une esthétique. Elle a ses images, ses récits, ses mythes. Le mythe de la conquête, le mythe de la maîtrise, le mythe de l’homme qui arrache ses progrès à une nature hostile. Il y a une ivresse de la prise, une exaltation du pouvoir, une fierté de transformer. Et quand ce mythe s’épuise, il produit une mélancolie agressive : si l’on ne peut plus conquérir, alors on se replie, on nie, on accuse, on s’endurcit. L’accord, lui aussi, a besoin d’une esthétique : non pas une esthétique naïve, mais une esthétique de la justesse. Une beauté du soin. Une grandeur de la limite. Une noblesse de la réparation. Une poésie du lien. Une érotique du monde. Sans cela, l’accord reste un programme technique, et il perd face aux imaginaires puissants de la conquête.

Mais l’accord ne signifie pas “retour en arrière”. Il ne s’agit pas de fantasmer une pureté perdue. Le monde est déjà technique, déjà traversé de réseaux, déjà composé d’hybridations. La question n’est pas de choisir entre technique ou nature. La question est : quelle technique, pour quel type d’humain et quelle forme de monde ?

Car la technique peut être extractive ou accordante. Elle peut être une machine de capture ou un outil de soin. Elle peut saturer ou désaturer. Elle peut dévaster ou réparer. Le problème n’est pas l’existence des interfaces, mais leur orientation. L’enjeu aujourd’hui est de produire des technologies qui augmentent la capacité d’accord, au lieu d’augmenter la capacité de capture, de contrôle, d’emprise.

Cela vaut particulièrement pour les technologies du numérique et de l’IA. Elles peuvent devenir des outils de pilotage comportemental, d’extraction attentionnelle, de standardisation du désir, de gouvernance technofasciste ou cyberpunk.

Mais elles pourraient aussi devenir des outils d’intelligence écologique ; de gestion régénérative ; de distribution plus juste ; de pédagogies incarnées non productives d’individus séparés, hors-sol et entropique mais de plurividus accordés et syntropique ; de soutien aux vulnérables ; de sobriété informationnelle.
Rien n’est joué d’avance, mais la pente actuelle est claire : la plupart des systèmes sont conçus pour capter, retenir, convertir en données, convertir en profit. La logique extractive s’est déplacée : des mines aux cerveaux, du pétrole de schiste au pétrole cognitif, des forêts aux flux. On extrait désormais du temps de cerveau disponible, de l’émotion, de la relation, de la présence. On extrait du “vivre” sous forme de traces.

Il faut être lucide : l’accord ne sera pas un consensus. Il y aura des conflits. Entre intérêts à court terme et habitabilité à long terme. Entre désirs de confort immédiat et exigences de d’accords co-vivantiels. Entre vieilles industries et nouveaux modèles. Entre vieux principe d’économie entropique en échec et nouvelle économie d’alliance, nouveaux modèle d’affaire biomimétique inspiré de la nature, et nouvelle gestion syntropique des échanges. Entre puissances installées et communautés de résistance.

L’accord n’est pas l’absence de lutte : c’est une autre finalité de la lutte. Ce n’est pas lutter pour prendre plus ; c’est lutter pour rendre le monde vivable. Ce n’est pas lutter pour dominer ; c’est lutter pour protéger des conditions. Il y a une politique de l’accord, et elle est exigeante, parfois dure, parce qu’elle doit poser des limites au pouvoir de dévaster.

Mais si l’accord est si difficile, pourquoi y revenir avec insistance ? Parce que la réalité est en train de trancher. La dévastation ne se contente pas d’être injuste : elle devient matériellement impossible. Les milieux se dégradent, les équilibres se rompent, les vulnérabilités augmentent, les catastrophes se multiplient.

Une civilisation de l’extraction se heurte à la finitude du monde et à la fragilité des cycles.

Et plus elle se heurte, plus elle accélère, comme un système qui s’affole et consomme plus pour compenser ce qui manque. C’est un cercle entropique : on détruit, donc on manque, donc on prend plus, donc on détruit davantage. À un moment, il faut casser le cercle.

Relier et s’accorder, c’est casser le cercle. C’est accepter que l’humain n’est pas un empire dans le vivant, mais un co-vivant, un fil parmi d’autres. C’est accepter que la liberté n’est pas la capacité de tout faire, mais la capacité de choisir des gestes qui n’annulent pas les conditions de leur propre continuation. C’est accepter que l’intelligence n’est pas seulement calculatrice, mais relationnelle, située, sensible, capable de percevoir des dépendances et d’agir avec elles. C’est accepter qu’un monde habitable se construit par le soin, la limite, la réparation, la présence, la co-évolution.

Il y a une phrase que l’on pourrait inscrire au fronton de l’époque qui vient : la puissance d’une civilisation se mesure à sa capacité d’accord et de co-vivance. Non pas des accords mous, mais des accords vivants. Accord avec les milieux, avec les rythmes, avec la pluralité du vivant, avec la vulnérabilité des corps, avec la complexité du réel. L’accord est une forme supérieure de rationalité : une rationalité qui n’est plus celle du surplomb, mais celle de l’immanence. Une rationalité qui ne sépare pas pour comprendre, mais qui comprend en reliant. Une rationalité qui sait que ce qu’elle touche, elle le modifie, et que toute modification oblige.

Alors oui, il faut choisir. Mais ce choix n’est pas seulement un choix éthique ; c’est un choix d’existence. Soit nous continuons à vivre comme si le monde était une réserve, et nous irons vers une modernité terminale, techno-sécuritaire et technofasciste, violente, où l’on tentera de compenser la dévastation par plus de contrôle.

Soit nous basculons vers une civilisation de la composition, où l’on réapprend à faire monde, à faire milieu, à faire lien, et où la technique devient un instrument de réparation plutôt qu’un amplificateur de capture.

Ce basculement ne sera pas instantané. Il demande des droits, des institutions nouvelles, des éducations nouvelles, des imaginaires nouveaux. Il demande une économie reconçue, une politique du rythme, une éthique de la présence, une justice qui protège le vivant et les vulnérables, une technologie orientée vers le soin. Mais il commence par une décision intérieure et collective : cesser de confondre vivre et prendre. Cesser de croire que la réussite est une conquête. Cesser de croire que la pensée exige la séparation. Revenir à une évidence plus profonde : nous existons parce que nous sommes reliés. Nous tenons parce que le monde tient. Et le monde ne tient que si nous cessons d’en faire un stock.

La question initiale était simple. Elle devient, maintenant, implacable. Extraire et dévaster, c’est choisir une puissance courte qui détruit les conditions de sa durée.

Relier et s’accorder, c’est choisir une puissance longue : celle qui rend possible un avenir. Ce n’est pas une option morale. C’est une condition de continuité. Et c’est peut-être, au fond, la seule forme de progrès qui mérite encore ce nom : progresser non pas en dévastant et en arrachant au vivant ce qu’il a, mais en apprenant à habiter avec lui, dans un accord assez juste pour que la vie, humaine et non humaine, puisse continuer à se déployer.

Dévaster ou s’accorder il faudra donc choisir

Extrait de Bonjour Cybernité, publication à venir en 2026

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